« Le
réel nous sert à fabriquer
tant bien que mal un peu d’idéal.
C’est peut-être sa plus grande utilité. »
Anatole France, Le
Jardin d’Epicure
Aujourd’hui, la résistance s’organise autour d’enjeux financiers. Papier et
numérique, droits d’auteur et devoirs d’éditeur. Les acheteurs et les petites
maisons, plus qu’avant en ce temps de crise qui dure, regardent eux aussi à
deux fois la dépense et la prise de risque, ils ne peuvent plus suivre, une
évidence. Mais ce qui se joue aujourd’hui est d’un autre ordre, bien plus
profond et important. Une question vitale et pourtant absente du discours se
pose : Pourquoi la première motivation des gens de lettres n’est pas de faire
lire plutôt qu’écrire ? On compte beaucoup d’ateliers d’écriture même si
le marché éditorial saturé est proche de l’implosion. Les bons ateliers
existent — ceux où l’on (ré)apprend à lire en écrivant, sans chercher à tout
prix l’édition — mais ils sont rares puisqu’il y a toujours trop peu de gens
qui lisent, qu’ils soient emprunteurs ou acheteurs, sur quelque support que ce
soit. On constate une pléthore éditoriale et une pénurie de lecteurs, mais peu
agissent pour que la balance s’équilibre. Si l’on ne favorise pas la lecture,
et ce dès le plus jeune âge, tout le système s’effondrera, ce qu’il est
d’ailleurs en train de faire, lentement. Chaque jour de nouvelles maisons
naissent pendant que d’anciennes, plus nombreuses et souvent remarquables,
meurent, en un cycle régulier, quasi naturel, déchirant. Le marché n’est pas
à la croissance, il y a plus d’offre que de demande, la tendance s’inverse, il
existe probablement plus d'écrivants que de lisants.
Depuis cinq ans je croise des lecteurs anonymes dans le cadre d’animations
littéraires publiques et nous sommes très heureux. La qualité des textes
présentés y est pour beaucoup, et plus elle sera présente, plus les gens auront
envie de lire. Je le constate à chaque animation : les lecteurs deviennent de
plus en plus exigeants et demandeurs au fil des échanges et du temps. Nous
sommes sur une pente ascendante, d’envie, de lectures. Nous partageons des
moments merveilleux de convivialité et de littérature. Nous vivons apparemment
à contrecourant du cynisme ambiant, du papotage des mégères de l’amer. Et une
constante demeure : une majorité écrasante de lecteurs est féminine et souvent
âgée. Est-elle représentative du lectorat français ? Oui. Encore une belle parité !
Les organisateurs de ces rencontres en bibliothèques, médiathèques et
associations de lecteurs, qui visent à fédérer de nouveaux cercles, me confient
leur crainte de voir la lecture s’éteindre avec eux. La relève n’est plus
assurée. Hélas, on oublie trop souvent de considérer, alors qu’ils s’attèlent
au fond du problème, tous ces gens de l'ombre qui maintiennent tant bien que
mal une pérennité. Grands lecteurs curieux, altruistes et discrets, ils donnent
simplement le goût de la lecture aux lecteurs d’aujourd’hui et à ceux de
demain. C’est grâce à eux que j’ai commencé à lire, lis et lirai peut-être.
Cessons également de ne pas reconnaître le mérite des acteurs de l’univers
jeunesse qui font un superbe travail dans les écoles et ces établissements. C’est
aussi pour la littérature adulte qu’ils œuvrent, mine de rien.
Aujourd’hui, la tendance matérialiste s’est donc imposée partout, y
compris dans la culture. Une réelle débauche d’énergie et de moyens financiers
est dépensée dans un but unique : produire, vendre, survivre. L’exploitation
est reine, tout comme la quantité préférée à la variété et à l’exigence. Chacun cherche à sauver sa peau
sans une pensée globalisante. Quand, les vraies questions seront-elles posées
par les politiques pour une refonte du système, saine et plus égalitaire, y
compris par les acteurs eux-mêmes, pour qu’il y ait moins d’amertume, de
rancœur, de souffrance, d’injustice ? Quand les questions communautaires de
base prendront-elles le pas sur le profit, le commerce, la reconnaissance
individuelle ? Et si nous donnions d'abord et surtout envie de lire et
d’écrire en facilitant l’accès à la lecture pour tous, en privilégiant le
passage des textes, en créant des passerelles entre livres, lecteurs et
écrivains, en se comportant en adulte responsable et joyeux, et non en autruche
plumée, cynique et déprimante. Et si l'on créait, pour être dans le vent, un nouveau prix littéraire : le
Grand Prix Solaire du Lecteur. Imaginez une seconde que vous ayez un GPS-L dans
votre moteur pour vous aider à trouver votre chemin dans la forêt des
livres...! Trêve de plaisanterie, Jean Guitton nous l'a déjà dit : Les gens
dans le vent ont un destin de feuilles mortes. La lecture est avant tout une
belle aventure humaine car elle est ouverture, curiosité et plaisir de partage. Merci à tous ceux qui participent
à mon bonheur en me permettant de continuer mon travail passionnant de
passeuse. Y’a de la joie dans nos rencontres, si vous saviez…!
Pascale Arguedas, février 2011
Le petit véhicule a édité de Pascale Arguedas Conversations
ou la libre Parole, rencontre avec 17 écrivains -en 2 tomes- (voir sur notre blog)